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	<title>Impressions &#187; chef d&#8217;orchestre</title>
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		<title>Allegro Appassionato</title>
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		<pubDate>Mon, 06 Apr 2015 22:35:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Belinda Saligot]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Portrait]]></category>
		<category><![CDATA[baroque]]></category>
		<category><![CDATA[chef d'orchestre]]></category>
		<category><![CDATA[jean christophe spinosi]]></category>
		<category><![CDATA[musique classique]]></category>
		<category><![CDATA[vivaldi]]></category>

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		<description><![CDATA[II va de soi qu&#8217;un chef d&#8217;orchestre, pas plus qu&#8217;un virtuose, ne dinera copieusement avant un concert. Il ne mangera que des aliments très légers, car l’organisme ne peut être occupé à digérer, quand le cerveau est occupé à diriger.» — Charles Munch, Je suis chef d’orchestre, 1954. &#160; &#160; — Vous en voulez encore? [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong><em>II va de soi qu&#8217;un chef d&#8217;orchestre, pas plus qu&#8217;un virtuose</em></strong><strong><em>, </em></strong><strong><em>ne dinera copieusement avant un concert. Il ne mangera que des aliments très légers, car l’organisme ne peut être occupé à digérer, quand le cerveau est occupé à diriger.»</em></strong></p>
<p>— Charles Munch, <em>Je suis chef d’orchestre, </em>1954.</p>
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<a href='https://belindasaligot.com/?attachment_id=178'><img src="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/d258c5c3cce5304c3b749f5c875131b7.jpg?fit=300%2C300" class="attachment-medium" alt="Le chef d&#039;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-attachment-id="178" data-orig-file="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/d258c5c3cce5304c3b749f5c875131b7.jpg?resize=600%2C400" data-orig-size="600,400" data-comments-opened="1" data-image-meta="{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}" data-image-title="Le chef d&#8217;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-image-description="&lt;p&gt;https://www.behance.net/gallery/6924171/Portraits&lt;/p&gt;
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<p>— Vous en voulez encore? dit-il.  Il regardait mon assiette, pleine.  Je regardais la sienne, vide. — Non, allez-y finissez! dis-je.  Il s’étonna de mon maigre appétit. Je trouvais qu’il mangeait avec gourmandise. Il ajouta : <em>« Comme un porc, vous voulez dire ? » </em>Sa plaisanterie l’amusait. J’en riais aussi. Une heure pour dîner. <em>Pas plus, </em>insiste son agent. Le soleil se couche, l’air se rafraîchit, musiciens et spectateurs s’agglutinent dans l’unique restaurant accolé à l’Archipel de Fouesnant. Service rapide, ambiance amicale, minutes comptées. Dans moins de deux heures, le chef d’orchestre Jean-Christophe Spinosi dirigera son fidèle Ensemble Matheus.</p>
<p>— Un opéra à Fouesnant, vous imaginez? me lance-t-il, à peine arrivé, en retard : <em>« Mille excuses,  je conduisais, je me suis arrêté</em> <em>près d’un ruisseau, il chan tait, je l’écoutais — une  pause—non, sérieusement, je suis en retard, je travaille non- stop depuis le trois septembre, je pars demain à Vienne, mon train est à six heures du matin, ma valise n’est pas prête et notre répétition commence dans une demie-heure.» </em>Il parle vite; il marche vite, tout va très vite: l’accompagner c’est sauter dans un train en marche. Il arrive en short, tee-shirt, le teint hâlé, les baskets  aux pieds et se présente, les cheveux  ébouriffés, le visage  éclatant. Il part aussitôt  nous trouver un endroit  calme. On file à toute vitesse  vers la salle de concert. <em>«Vous avez vu, c’est grand!» </em>s’enthousiasme-t-il. Il dévale les escaliers, salue ses connaissances, se glisse dans les coulisses, trouve une pièce silencieuse  et s’allonge sur un  banc.</p>
<p>Il note ma stupéfaction et rétorque :<em> «Se reposer est indispensable avant une répétition ! » </em>Il glisse les mains derrière sa tête, se tourne vers moi : <em>« Je vous présente ma belle- sœur, Laurence, c’est important qu’elle soit là, même enrhumée. » </em>Elle se mouche, s’installe sur une chaise, pose ses pieds sur une autre. Premier violon de l’Ensemble Matheus, Laurence est présente depuis le début, à l’époque où l’ensemble se composait d’un quatuor, création familiale d’un homme <em>très </em>famille. On s’égare&#8230;</p>
<p>Un restaurant donc, à Fouesnant. Il n’avait fait qu’une bouchée de son plat. <em>«Ce soir, </em>se justifie-t-il, <em>je vais énormément me dépenser, c’est comme courir un quinze kilomètres, je change de chemise deux fois, je suis toujours en alerte, debout, je transmets des émotions, au maximum, c’est vraiment intense, alors je dois manger en grandes quantités ! » </em>Je l’interrogeais sur l’Ensemble Matheus, vingt ans bientôt? précisai-je. Il m’interrogea sur ma « drôle de manière » d’entamer une pizza : <em>« Vous avez tracé un fleuve » </em>s’étonne-t-il. Thierry, ami fidèle et contrebassiste, rebondit : <em>« Moi, c’est la technique bretonne. Tout doit disparaitre ! » </em>Ils s’esclaffent. <em>« Y a quoi dans ta pizza ? » </em>lui demande-t-il. Merguez, anchois, jambon. Il grimace — <em>beurk </em>—, se tourne vers moi : <em>« Je suis végétarien. » </em>Et s’empresse d’ajouter : <em>« Mais je mange du poisson ! » </em>Je reviens à ma question : <em>« Et ce premier enregistrement ? » </em>dis-je. <em>« C’était quoi notre premier enregistrement ? », </em>demande-t-il à Laurence. Son visage s’illumine : il retrouve la mémoire. <em>« Ah, Vivaldi ! Des morceaux rares, évidement, la critique s’enflamme ! » </em>Il passe à autre chose : <em>« Une histoire, cela me rappelle une histoire. Celle du Roi nu. Laurence la connaît!» </em>Il se tourne vers elle, elle mange; vers moi, je l’écoute. Vous la connaissez? me demande-t-il. Non, fis-je. Il s’empresse de la raconter — sans oublier de manger. Les conversations de notre tablée l’intriguent, si bien qu’il les anime, toutes, s’y perd, forcément, et en oublie la fin de ses phrases—et mes questions. On parle de spiritualité, je lui demande s’il y croit, lui, au spirituel. Il paraît surpris. Thierry propose une contrepèterie — un de leur jeu favori—notre chef lève son verre, imite une bénédiction, jusqu’au moment où le verre éclate entre ses mains. D’un geste coutumier, Laurence nettoie la table. Il glousse et continue de parler, sans s’apercevoir qu’un bout de verre restait coincé dans la paume de sa main. Tant de musiciens protègent leurs mains—après tout, comme Toscanini, il est aussi violoniste—mais les siennes m’apparaissent <em>furiosamente </em>indomptables. Notre tablée se vide, son plat est terminé, il lorgne le mien, l’entame : <em>« Vous êtes sûre ? vraiment sûre ? », </em>s’inquiète-t-il. Son concert commence bientôt. <em>C’était quoi déjà votre question? </em>Il s’excuse, bégaie, en cause: la fatigue, la faim, le stress. Quand il demande à ses acolytes de l’aider, Laurence lui répond: <em>«Tu n’as jamais eu besoin de nous pour parler ! ». </em>Question suivante : <em>« Vous êtes corse et maintenant vous vivez en Bretagne, pourquoi ? » </em>Il me regarde du coin de l’œil — je regarde mon assiette. Il tique. Il n’aime pas ça. Son jardin secret est une chasse très bien gardée. Si vous vous approchez de l’intime, il bafouille, s’embrouille et botte en touche. Réponse automatique: <em>Ma femme. </em>Je poursuis, entêtée (ou naïve) : <em>« La mère de vos cinq enfants ? » </em>Il cligne des yeux. Absente à Fouesnant, sa femme est une des toutes premières musiciennes de l’ensemble et signe, ce soir, la mise en scène. Très bien, passons. Il finit mon plat, nous poursuivons notre discussion à l’extérieur, vers l’Archipel. Il m’invite à le suivre jusqu’à sa loge. Il ouvre la porte, des musiciens se changent, ne la referme pas, insiste pour finir sa phrase — va-t-il finir sa phrase ? <em>Presque. </em>Les musiciens sortent, je les suis, encore toute étourdie par les effluves et l’euphorie que je laisse derrière moi. Il me quitte avec le sourire, un short, un tee-shirt et des baskets. La même tenue qu’il portait à la répétition. Parlons en un peu, si vous le voulez bien, de cette répétition.</p>
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<a href='https://belindasaligot.com/?attachment_id=181'><img src="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/1f6ed98012da328fce66f9602798b41c.jpg?fit=300%2C300" class="attachment-medium" alt="e chef d&#039;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-attachment-id="181" data-orig-file="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/1f6ed98012da328fce66f9602798b41c.jpg?resize=600%2C600" data-orig-size="600,600" data-comments-opened="1" data-image-meta="{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}" data-image-title="e chef d&#8217;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-image-description="" data-medium-file="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/1f6ed98012da328fce66f9602798b41c.jpg?fit=300%2C300" data-large-file="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/1f6ed98012da328fce66f9602798b41c.jpg?fit=1024%2C1024" /></a>

<p>Son agent le prévient, il a <em>dix minutes </em>à m’accorder. Il le sait: Jean- Christophe Spinosi donnerait de longues conférences sur la musique classique. <em>«J’ai besoin de temps, </em>dit-il, <em>pour m’exprimer sur le fond de la musique, la poésie de la musique sans toutefois devenir fleur bleue. » </em>Au bout de cinq minutes, il parlait de musique sans s’apercevoir que son discours glissait vers un sujet qu’il refusait : la politique. Une historienne écrivait : <em>«Tout est politique. Le métier de chef d’orchestre comme tous les métiers est susceptible d’être influencé par ce mot, quel que soit le sens qu’on lui donne. » </em>Sur son blog, le journaliste et animateur radio Olivier Bellamy comparait notre chef à un personnage d’opéra, Papageno: enlevez-lui le cadenas accroché à ses lèvres et les mots se bousculent. Il déplore: <em>«Je ne veux pas venir avec un drapeau blanc ou avec une révolution. Je l’ai fait un temps et j’ai vu les dégâts que ça a provoqués. La musique classique n’existe plus. Avant, elle avait ses racines dans la musique populaire, aujourd’hui, personne ne se déplace pour écouter de la musique classique contemporaine. Ces questions m’obsèdent, j’ai grandi avec elles, j’y réfléchis en permanence et je regrette de ne pas avoir trouvé de réponses même si ces inquiétudes me nourrissent pour inventer mes propres interprétations. » </em>Sa voix tremble, ses mains s’agrippent au banc quand, dans un sursaut, il se relève, emporté par les limites de son métier, et nous, par la sincérité de son discours. Non, pardonnez-moi, c’est une erreur : <em>« Être chef orchestre, ce n’est pas un métier. C’est une vocation, parfois un sacerdoce&#8230; souvent une maladie ; une</em> et rétorque :<em> maladie dont on ne guérit qu’en mourant. Cela vous l’ignorez », </em>écrit le chef d’orchestre français, Charles Munch. Face à Jean-Christophe Spinosi, aucun doute. Écoutez, donc : <em>« Nous avons installé l’art dans des systèmes qui tuent la créativité. Des traditions émergent, on pose des verrous, d’où la naissance de conflits entre les Anciens et les Modernes. Dans la musique ça me saute aux yeux, cela me donne le vertige, m’oppresse.» </em>Il suffoque. Son discours épileptique l’étouffe tandis que son timbre de voix ressemble à celui d’un enfant gouailleur ayant gardé un lourd secret, et qui un jour, enfin, le dévoile, avec de la passion dans son regard. Stop. Son agent revient. Là, c’est l’heure. D’un bon, notre Corse — breton d’adoption — s’élance vers la sortie : <em>« On y va ! » </em>Il file à sa répétition, m’invite, je le suis. Il s’arrête. Je m’arrête. Il accélère. J’accélère. Il ralentit. Je ralentis. Il parle, je l’écoute. J’enjambe des câbles en tout genre et de toutes couleurs, déambule dans de sombres couloirs où toutes les portes se ressemblent, découvre des tables remplies d’une étrange mécanique, des techniciens souriants, des musiciens bavards, et dire, pense-je, qu’un mince rideau les séparent de la scène — comment font-ils tous pour s’y habituer? Et ces sièges vides bientôt remplis, cela ne les effraie- t-il pas? <em>«Je me pose tous les jours la question, </em>me confie Jean- Christophe Spinosi, <em>c’est bizarre de monter sur scène, de jouer de la musique devant un public, ça veut dire quoi? C’est tellement relié à la vie.» </em>Il s’avance vers son pupitre, salue ses musiciens et une incroyable leçon de solfège débute. Figure mélodique, rythmique, balancement, il faut avant toutes choses <em>« vivre un rythme », </em>conseille-t-il. Il n’hésite pas à s’agenouiller, taper son poing contre le sol, imiter un tempo, se relever et insister sur une double-croche. <em>« S’endormir sur un rythme, </em>dit-il, <em>ça me rend dingo.» </em>On reprend. Sa baguette tapote sur le pupitre, les musiciens bavardent, il demande le silence. Certains persistent. SILENCE. On joue. Non, ça ne va pas, on recommence. Il a les bras écartés, ses mots s’envolent, il parle avec naïveté,  si soucieux du résultat, il veut que ça marche<em> On essaie ça ? » </em>Il lance et relance les morceaux. <em>« On ne travaille pas avec Jean-Christophe, </em>explique Thierry,  <em>on travaille ensemble. Il échange, une réciprocité, on donne ; on reçoit. Il fonctionne comme ca, c’est un humaniste musical, il ne donne pas s’il n’y a pas cet effet miroir, comme avec la scène, comme avec les musiciens. Cet effet est la, chez lui, en permanence ».</em> Il crayonne sa partition, corrige, toujours avec le sourire. Quand l’ensemble se dissipe, il tape du pied, grommelle, s’arrête, continue, les invite à le regarder <em>dans le noir des yeux. </em>Il aime rester flou, soucieux d’être toujours en alerte: <em>« On ne s’arrête pas sur l’écriture d’une partition ! », </em>lance-t-il. Quand un morceau l’enchante, il s’émerveille: <em>«C’est tellement beau qu’on dirait du Mozart!» Et puis, il les encourage «On a l’esprit!» </em>Il partage, explique, communique cet esprit de la musique. Un passage compliqué ? Il le traduit par un exemple de la vie quotidienne. Plus tard, il précise: <em>«Je dis les choses comme elles me viennent à l’esprit, les choses que j’aie sur le cœur. Il faut arriver à être soi même dans la musique, parler de ses sentiments sur une note. Si on se retient, ce n’est plus de la musique.» </em>Les interprètes attendent sur scène: l’un lit, une autre s’étire, un groupe discute, une femme — enceinte — échauffe sa voix. On continue. Il imagine la musique comme une comptine : <em>« L’essentiel n’est pas marqué sur la partition, l’essentiel ce sont les sentiments.» </em>C’est important, pour lui, les sentiments: <em>«Les émotions personnelles doivent être présentes dans la musique : je souffre si le personnage est trahi. Le style est juste un moyen. Le son est mécanique, plus je le connais plus je m’en détache. Mais il faut passer par les moyens pour aboutir à l’émotion.» </em>L’orchestre, selon lui, doit trouver des couleurs magiques. Il s’adresse aux chanteurs : <em>« Qui a besoin de revoir une ligne ? » </em>On pourrait le regarder des heures ; il pourrait continuer des heures. Sauf que son agent veille: <em>C’est l’heure! </em>L’heure du concert.</p>
<p>C’est à sa loge que nous l’avions quitté. C’est sur la scène que nous le retrouvons. L’orchestre arrive, une salle comble l’applaudit. Et mainte- nant, on l’attend. Dix secondes. Vingt. Laurence donne le <em>la; </em>les musiciens s’accordent. Trente secondes. Plus un bruit. Les gens se regardent. Untel tousse. À une minute, on s’interroge, des sourcils se froncent, on note le stoïcisme de son orchestre — ils attendent avec le sourire. Deux minutes (c’est long). Il arrive, en courant. L’orchestre se lève, il salue son public, baise la main de Laurence — regards complices —, se tourne vers ses musiciens et entame l’ouverture d’un des derniers opéras baroques de Haendel, <em>Serse.</em></p>
<p><em>« Du baroque, encore ! », </em>diront certains. Ils ont tort. Certes, la discographie de l’Ensemble Matheus se compose, en grande majorité, d’opéras <em>inédits </em>de Vivaldi. On lui colle alors une étiquette, si large qu’elle masque ses nouvelles pro- ductions, davantage tournées vers Ravel, Debussy, Dvorák, Fauré ou Chostakovitch. Haendel, donc. Acte 1, scène 8, première surprise. Notre chef d’orchestre lance un <em>« garde à vous ! » </em>aux musiciens. Ils se lèvent – même la demoiselle au clavecin – et, accompagnes du chœur des soldats, ils jouent et entonnent a haute voix un récitatif. Ils le répètent. Une fois. Deux. Trois. Quatre. Cinq. La tension monte, la salle s’anime. Six fois, en tout. On se gausse ici-et-la, à la fois surpris par cette transgression et secoues par cette désinvolture. Le morceau termine, notre chef se retourne discrètement vers son public – tout sourire.</p>
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<a href='https://belindasaligot.com/?attachment_id=180'><img src="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/9d1eb254ded5737675553e0aaee8af7b.jpg?resize=150%2C150" class="attachment-thumbnail" alt="Le chef d&#039;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-attachment-id="180" data-orig-file="https://i0.wp.com/belindasaligot.com/wp-content/uploads/2015/04/9d1eb254ded5737675553e0aaee8af7b.jpg?resize=600%2C400" data-orig-size="600,400" data-comments-opened="1" data-image-meta="{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}" data-image-title="Le chef d&#8217;orchestre Jean-Christophe Spinosi photograpie par © Marc Ribes" data-image-description="&lt;p&gt;https://www.behance.net/gallery/6924171/Portraits&lt;/p&gt;
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<p>Acte suivant, il repart, se dandine sur son pupitre, prend appui sur ses genoux, virevolte, les yeux écarquillés, le visage grimaçant. On se souvient des propos de Leonard Bernstein: <em>«Il faut communiquer sans réticence la joie de la musique, la souffrance, la douleur, la tragédie ou l’insouciance qui sont cachées dans ses notes, et il faut communiquer sans aucun calcul, sans se réjouir de la souffrance d’autrui.» </em>On se souvient aussi que dans les années 1960, on reprochait au chef américain sa gestuelle, ses tenues décontractées, son exubérance au pupitre. Aux critiques, il répondait: <em>«Je ne saurais diriger sans communiquer avec mes auditeurs: et j’essaie de le faire de la manière la plus vivante et la plus totale possible, parce que la musique, comme tous les arts, est quelque chose de vivant et universel.» </em>Ces reproches florissent au sujet de Jean-Christophe Spinosi. Dans une interview, un journaliste lui demande : <em>« Vous assumez ce côté chef-spectacle ? » </em>Il rétorque : <em>« Mon “improvisation” est la même que celle d’un magicien. » </em>Improviser ! Un mot qui, en musique classique, fâche. C’est pourtant indispensable selon le chef d’orchestre allemand Wilhelm Furtwängler, <em>«source même de toute musique, de toute grande exécution créatrice et nécessaire ». </em>Terminons ces sempiternelles querelles avec ces paroles prononcées par Charles Munch : <em>« Le chef d’orchestre n’a pas le droit de négliger les traditions, mais il a le devoir de diagnostiquer leurs illogismes, car souvent tradition est trahison. » </em>Jean-Christophe Spinosi a trouvé sa <em>révolution: </em>il s’invente un rôle. Le chef d’orchestre n’est plus silencieux: il joue, comme au théâtre. C’est lui qui viendra séparer les deux sœurs amoureuses du même homme; c’est lui qui viendra en détacher une. <em>«Je recherche avec une musique de presque trois cents ans que cela soit contemporain pour moi, je n’ai pas envie d’être un conservateur de musée, j’ai envie de faire de la musique qui me touche avec des émotions d’aujourd’hui », </em>me raconte-t-il. Si diriger, comme l’écrit Furtwängler, signifie pouvoir créer librement, l’Ensemble Matheus est libre. <em>«Ce désir, </em>pense Thierry, approuve Jean-Christophe, <em>est passé par le fait d’avoir été prisonnier des traditions musicales classiques.» </em>Dans la musique, tout est politique.</p>
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<p>Dernière note de l’opéra. Jean-Christophe baise à nouveau la main de son premier violon, remercie son orchestre, son public, il sautille encore sur son pupitre tandis que la valse des remerciements continue, ponctuée par les applaudissements d’une salle bouillonnante. S’ensuivent de longs rappels, on pense à Charles Munch (oui, encore) qui écrivait: <em>«Dix ou quinze années d’études dans les écoles de musique ou les Conservatoires ne servent pas à grand-chose, si l’on ne possède pas cette exaltation intérieure, cette flamme dévorante, ce magnétisme qui doivent ensorceler à la fois les musiciens que l’on dirige et les auditeurs venus écouter la musique.» </em>Il entame une discussion avec son public, son pupitre face à nous, explique la fatigue de ses interprètes qui décident, malgré tout, de chanter le dernier chœur. <em>« Vous pouvez allumer vos briquets », </em>propose-t-il, guilleret, avant de commencer à jouer — et même à pousser la chansonnette. J’imaginais le retrou- ver en coulisse, exténué : je le découvre enjoué, il est minuit passé, le spectacle a duré deux heures et demie. Il gesticule, félicite son ensemble, ses interprètes, les s’embrasse, pose pour un dernier souvenir, apporte quelques conseils, des admirateurs lui offrent un cadeau. Modeste — toujours —, il s’excuse — toujours —, de son jeu, sa fatigue, son surmenage. On oublie les solennités, il vous tutoie, on s’embrasse, on s’échange les numéros, il nous reconduit, on s’étreint une dernière fois, on a l’étrange impression de quitter une famille, le cœur lourd, on se rassure, l’entretien n’est pas fini : <em>« À bientôt sur Skype ! », </em>me promet-il. Vous y croyez ? J’ai failli.</p>
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<p><strong>JEAN-CHRISTOPHE SPINOSI </strong>EN 6 DATES</p>
<p><strong>1964</strong> Naissance à Drancy, de parents corses.</p>
<p><strong>1991</strong> Création de l’Ensemble Matheus, inspiré du prénom de son premier fils, Mathieu. <strong>1996  </strong>Prix du meilleur compositeur de musique de scène avec l’Ensemble Matheus pour L’ILLUSION COMIQUE, mis en scène par Éric Vigner pour l’ouverture du CDDB. <strong>1997  </strong>Premier enregistrement avec l’Ensemble Matheus : les CONCERTI CON MOLTI INSTRUMENTI de Vivaldi.</p>
<p><strong>2005  </strong>Remporte une Victoire de la Musique Classique avec ORLANDO FURIOSO, opéra de Vivaldi.</p>
<p><strong>2011  </strong> décembre, dirige LA FLÛTE ENCHANTÉE de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées, dans la mise en scène de William Kentdrige.</p>
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<p><span style="text-decoration: underline;"><strong>Article publie dans la revue du Theatre de Lorient</strong> </span></p>
<p>Photographies de <a href="https://www.behance.net/gallery/6924171/Portraits"><span style="text-decoration: underline;"><strong>Marc Ribes</strong></span></a> visibles sur le site de l&#8217;auteur</p>
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